Elle avait encore fait une insomnie.
Elle se servit le 3ème café de la matinée en se frottant les yeux. Elle pouvait quasiment sentir le sommeil en déborder lorsque son collègue passait la tête dans l’entrebâillement de la porte de la salle de pause. Il l’observa une seconde avant de lui lancer, amusé :
« Je te propose un texte de Molière, à lire et à relire par tes élèves. Ils et elles s’endormiront. Et tu t’endormiras enfin. »
Elle trouva la plaisanterie de mauvais goût. « Café Molière », c’était celui qui se trouvait en face de chez elle. Et franchement, c’était dégueulasse. Comment pouvait-on faire ça ç de pauvres grains de café ? Ils le mélangeaient à de la mort aux rats ou quoi ? Elle soupira et tenta d’évacuer sa mauvaise humeur dans le travail.
« Je vais en cours…
Molière, encore ? Vraiment ?
C’était comme s’il la poursuivait, telle une malédiction. Chaque année de sa scolarité, elle l’avait étudié, elle était allée au lycée Molière… Jusqu’au nom du café qui s’était installé en face. Son copain s’appelait Léandre, ce qui aurait été beaucoup moins pire si elle ne s’appelait pas Célimène. Summum du summum, elle s’était mise à rêver qu’elle avait une servante qui la suivait partout et qui s’appelait Flipotte. Oui, Jean-Baptise la poursuivait de chez elle à l’école, jusque dans ses rêves.
Pour rire, un jour, Léandre lui avait proposé d’appeler leur chat Molière. Comme diraient ses élèves : « LOL ». Non mais ! Ce main, les élèves étaient particulièrement pénibles. Sophie, l’intello de sa classe semblait au bord du précipice face au chaos des bavardages intempestifs…
Une pensée lui traversa l’esprit… Molière était mort sur scène, et elle ? Allait-elle mourir ici, dans cette classe aux néons fugaces, sur ce lino truffé d’amiante, entouré de Sophie, Scapin et Sganarelle ? Sa vie n’était-elle donc qu’une immense farce ? Son cœur se serra, une douleur fulgurante. Merde, trop de café. Et elle sombra.
