Je m’étais levée du pied gauche, littéralement.
Alors que je me lève toujours du pied droit. C’est ainsi depuis 30 ans. Chaque soir, avant de me coucher, je dispose soigneusement mes chaussons de biais près de mon lit. De sorte qu’à mon réveil, je n’aie qu’à effectuer une légère rotation des hanches, à basculer d’abord ma jambe droite par-dessus le rebord du lit, que mon pied glisse doucement dans la pantoufle de droite, avant de chausser la gauche. C’est logique, optimisé. À tel point qu’après 30 ans de ce petit rituel, le lino gardait la trace exacte de mes pantoufles, à 45° du rebord du lit, 1m à partir de la tête de lit.
Enfin jusqu’à ce matin-là, où je m’étais levée du mauvais pied.
Parce ce que je m’étais levée du pied gauche, je renversai ma tartine par terre. Sur le côté beurré, forcément. Puis lorsque je me baissai pour lacer mes chaussures, l’entrejambe de mon pantalon craqua dans une dernière supplication.
Dévastée par cet amoncellement de coups du sort, je pris soin de me tenir loin du miroir de l’entrée alors que je vérifiais une dernière fois mon allure avant de partir travailler. Il n’aurait pas fallu qu’en plus j’ajoute 7 ans de malheur à cette journée de malchance !
Tournant sur moi-même, très satisfaite de ma tenue, je remarquai que mon reflet m’adressait des clins d’œil. Intriguée, j’approchai mon visage du miroir pour vérifier mes yeux. Ils étaient normaux, marqués par les cernes, mais normaux. Mais à présent, voilà que mon double tirait la langue, moqueur. Inquiète, je portai les mains à ma bouche, ne rencontrant que mes lèvres closes.
Anxieuse, je tâtai chaque recoin de mon visage pour vérifier que tout correspondait à mon reflet. Lorsqu’à l’unisson nous attrapâmes notre nez, je sentis soudain un très grand vide à la place du mien. Pourtant je le voyais toujours, petit et retroussé, dans le miroir. Terrorisée, je voulus passer ma main dans mes cheveux pour reprendre contenance, mais ils n’étaient plus. Le reflet se fit grimaçant. Je fermai les yeux pour fuir son regard fiévreux.
Je me réveillai dans mon lit, la hanche, droite, prête à effectuer sa rotation de 90° pour que mon pied, droit, atteigne la pantoufle, droite, disposée à 45° du rebord du lit et à 1m de la tête de lit.
