La scène est tellement simple, qu’elle en est presque stupide. On est dans la salle de repos. Dos à la fenêtre : il y a Marine, à sa droite il y a moi, contre le mur perpendiculaire est assis Tyker (c’est pas son vrai nom, mais c’est son nom réel). Marine et moi on est assise aussi. On discute de notre projet de court-métrage, ou alors on est passé à nos vies perso, je sais plus, je ne sais pas si c’est important ou non. On a des sacs à nos pieds qui contiennent le reste des formules achetées à la boulangerie d’en bas. Pour le reste je veux dire la boisson et la viennoiserie qui vont dans chaque formule du déjeuner de toutes les boulangeries du monde. Peut-être que j’exagère, mais au moins de France. Nos sandwichs sont dans nos mains. On parle, on mord dedans. Marine dit un truc, on la regarde, on hoche la tête, je réponds quelque chose. Elle hoche la tête, mord dans son sandwich, répond aussi un truc, mais elle n’utilise pas de mots, juste des sons et des intonations, parce qu’elle a la bouche pleine. C’est à mon tour de répondre encore quelque chose. J’ai pas la bouche pleine, j’utilise des mots. Le temps que je finisse de parler, elle a fini de mâcher, elle répond à son tour, mais elle réutilise des mots. Je hoche la tête, ça me prend un moment de percuter que j’ai compris exactement ce qu’elle racontait tout à l’heure. Que plusieurs longues phrases précises dont je n’avais pas le contexte avaient fait parfaitement sens avec juste des « hum hum hum » et de l’intonation. C’est à ce moment que je sens ce qu’il va dire. À moins que ça soit le fait que je sente qu’il allait le dire qui m’ait fait réaliser l’étrangeté de ce qui venait de se passer. Quoi qu’il en soit, Tyker nous interrompt. Il est sur le cul que j’ai compris ce que Marine n’avait pas prononcé avec des mots. Marine réalise aussi à ce moment-là. Elle est stupéfaite. Moi aussi je le suis, je suis juste tout aussi stupéfaite que je savais mot pour mot ce que Tyker allait dire et sur qu’elle intonation quelques secondes avant qu’il le dise. Ils me dévisagent déjà bizarrement je veux pas en rajouter alors je leur dis pas. Je reste sur la compréhension étrange du marmonnage de Marine et je hausse les épaules, tente de faire passer la conversation à autre chose. Ça marche, mais je sais qu’ils s’en sont souvenus tous les deux quand dans les jours et semaines qui suivent je les vois parfois me dévisager avec perplexion. Je veux dire, je les connais depuis pas plus d’un an tous les deux, ça n’a aucun sens…
