Elle se réveilla, la tête pleine de ce rêve. C’était un rêve de nuit, il devint son rêve de jour. Il lui collerait à la peau jusqu’à sa mort, mais elle ne le sait pas encore.
Elle avait dix ans et ne comprenait pas pourquoi il était possible pour les enfants de rêver de « çà ». Ce n’était pas un beau rêve ni un mauvais d’ailleurs ni même un cauchemar, c’était tout simplement un rêve d’adulte qui s’était immiscé dans sa tête d’enfant.
Elle n’en parla pas.
Quelque temps plus tard, elle refit exactement le même rêve et se jura que s’il venait la titiller une troisième fois, elle en parlerait à sa mère, mais il ne revint jamais lui rendre visite.
Plus tard, bien plus tard, devenue une vieille dame, elle sourit au souvenir de ce rêve qu’elle qualifie d’énigmatique et nous invite à le partager, à l’y rejoindre quand elle avait dix ans..
La fillette est de dos, immobile, seul être vivant. Il n’y a pas de ciel pas de sol non plus. Il n’y a rien à part, face à elle, un immense rouleau qui occupe tout son champ de vision. Cela ressemble aux rouleaux de moquette que l’on trouve dans les magasins, mais celui-là on n’en voit pas le bout. Il est presque blanc et toujours en mouvement.
Il se déroule lentement au même rythme. On pourrait dire qu’il se dévide puisqu’il fabrique sa propre matière. Quelque chose de doux presque feutré qui n’a pas de fin.
Au début c’est apaisant, mais une monotonie s’installe, le mouvement se répète inlassablement et la fillette commence à s’ennuyer ferme. Elle ne peut bouger, regarder ailleurs parce qu’il n’y a pas d’ailleurs. Elle est comme une spectatrice que l’on aurait posée là.
Un détail retient soudain son attention. Un petit accroc s’est formé sur la matière, puis un second et encore un troisième. La fluidité du mouvement se perd. Du blanc le rouleau passe au gris, au noir, sa matière devient acier. Tout s’entrechoque, se disloque, se percute laissant place à une énorme casse de voitures.
Plus rien ne va et pourtant petit à petit, lentement, la matière se réemboîte, se ressoude, se rembobine. Le rouleau reprend sa forme initiale, son mouvement lancinant, inexorable, presque pénible … jusqu’au prochain chaos.
La fillette vient d’assister à un cycle en mouvement, une abstraction quasi mathématique. Elle n’a pas la capacité de le conceptualiser, elle est trop jeune, par contre face à ce rêve incongru elle réagit en se disant « les enfants ne devraient pas rêver comme çà. »
L’histoire de ce rêve aurait pu s’arrêter là comme une énigme non résolue.
Mais la vieille dame après avoir écrit ces quelques lignes se pose une question de manière tout à fait fortuite : « En quelle année j’avais dix ans ?
Un souvenir de cette année-là lui trotte dans la tête. Elle est dans la boulangerie de
ses parents, derrière le comptoir avec sa mère. Plusieurs clientes du quartier achètent leur pain tout en conversant. Ces moments d’échange quelquefois longs pour la fillette lui font penser à un forum, une sorte de« boulangerie-forum » où les femmes du quartier se donnent rendez-vous pour dire ce qui va et ce qui ne va pas.
Ce jour-là il semble se passer quelque chose de grave. « Faire ses courses au centre-ville, c’est devenu dangereux », dit l’une. Une autre : « Rendez-vous compte, même les enfants de Mme B. en font partie ! ». La fillette les connaît, ce sont des grands qui vont à l’université. Ils habitent au troisième étage de son immeuble.
Une fois les clientes parties, elle a posé une question : « Alors, c’est la guerre maman ? » .
La vieille dame qu’elle est devenue n’a aucun souvenir de la réponse, peut être que sa mère n’a pas eu le temps de lui expliquer vraiment ce qui se passait dans certains quartiers de Brest. Mais maintenant, elle sait, elle vient de résoudre l’énigme et de comprendre le pourquoi de son rêve. C’était tout simplement le début de ce qu’on nommera bien plus tard les évènements de MAI 68.
