Merci, mais non merci

Elle avait encore fait une insomnie.

La figure obscure avait à nouveau quitté sa chambre juste avant les premières lueurs de l’aube. Elle avait poussé un soupir de soulagement lorsque la porte de sa chambre s’était refermée derrière la mystérieuse figure qui s’infiltrait toutes les nuits pour l’observer. Ce n’était pas la première fois ni la dernière. Elle avait même préparé des armes pour combattre cette effrayante ombre. Ces armes, des peluches gagnées à la fête foraine, seraient forcément efficaces. Derrière la porte, la figure se faufilait de pièce en pièce. Lorsqu’elle arriva dans la cuisine, le miaulement d’un chat la fit sursauter.

Près de la gazinière, appuyé contre le comptoir de la rutilante cuisine aménagée, se tenait un homme. Un sourire en coin, il la regardait fixement. Et elle, hébétée, les bras ballants, lui rendait son regard. Devait-elle se défendre ? Serrant fort le manche de son arme de fortune, à en faire blanchir les jointures de ses doigts, elle tournait cette question dans sa tête, comme les vagues étreignent les galets. Elle aurait voulu fuir, mais ses jambes ne répondaient plus.

– Je t’attendais, dit-il.

– Qui êtes-vous, que faites-vous chez moi ? Comment êtes-vous entré ? Comment me connaissez-vous ? Je ne vous ai jamais vu.

Elle reprit son souffle, essaya de se calmer. Après un long silence, il la rassura :

– Je ne te veux pas de mal. Je suis désolé de m’être introduit comme ça chez toi, j’avais besoin de te parler d’un sujet grave.

– On en parlera devant la police, le coupa-t-elle, Je ne veux rien entendre avant d’être sûre d’être en sécurité.

Et d’avoir des témoins capables de la rassurer sur le fait qu’elle n’était pas folle. Ces dernières semaines, elle peinait à dissocier le rêve du réel à cause du manque de sommeil.

– Je ne ferais pas cela si j’étais toi, dit-il avec un petit sourire, tu sais bien qu’ils ne comprendraient pas. Je suis là pour te proposer un marché.

– Vous avez du culot à débarquer comme ça chez les gens pour leur « proposer un marché » !

Elle s’avança alors vers lui, rapidement lui claque deux gifles, prenant son visage en entonnoir.

Son poing sous son menton fit basculer sa tête en arrière. Surpris, il tomba…

Et basta !

La Chouette

Elle avait encore fait une insomnie. C’était sûrement dû à la pleine lune qui rétrograde en Mercure. Les draps étaient humides, une nuit caniculaire, un véritable enfer. Elle avait tout tenté pour rejoindre les bras de Morphée : une lecture de son livre de chevet, écouter de la musique et même compter les moutons.

Soudain, elle entendit un bruissement provenant du grand érable près de sa fenêtre. Ses feuilles pourpres chahutaient la vitre de sa fenêtre par grands vents. Elle se dirigea pieds nus vers l’origine du bruit. Là, dans la pâleur de la lumière du lampadaire de la rue, là, tout près, perché sur une branche, se trouvait une chouette effraie. Elle la fixait de ses grands yeux, d’un regard perçant.

Ce regard la glaça. Elle se figea sur place. Qu’annonçait cette chouette ? Un grand danger à venir, un malheur ? Elle ne savait pas pourquoi, mais « la » chouette lui faisait cette impression à chaque fois ; et malheureusement, sa croyance finissait toujours par se réaliser : l’année dernière, après l’avoir vue, elle avait perdu son frère lors d’une balade en Kayak. Le courant l’avait dévié, il avait tenté de revenir. Elle avait voulu l’aider, mais se faisait systématiquement ramener de l’autre côté. Les secours étaient arrivés trop tard.

Elle ouvrit la fenêtre pour laisser l’air entrer dans sa chambre, s’étonnant que le volatile ne détale pas.

« Tu n’as rien d’une chouette ordinaire, pas vrai ? »

Elles se fixèrent droit dans les yeux quelques secondes. Si la jeune femme tentait de découvrir ce que la chouette lui cachait, celle-ci restait de marbre.

« Comment savais-tu ? Pour mon frère ? »

Elle la fixa encore quelques secondes avant de se rendre compte de sa crédulité. Ce n’était qu’un oiseau, comment pourrait-il savoir prédire l’avenir ? Et mieux : comment pourrait-il lui répondre ? La chouette disparut soudain dans un bruissement d’ailes. La jeune fille aurait juré qu’elle lui avait cligné de l’œil avant de s’évaporer.

La jeune fille ne savait pas encore que la chouette viendrait la titiller de temps en temps et toujours la nuit. Elle ne partirait qu’après son fameux clin d’œil.

Le lendemain, tout se passa au mieux. Mais le surlendemain, le drame survint : elle marchait dans la rue, un café-to-go à la main. Une seconde d’inattention au passage piétons. Puis, plus rien. Juste la douleur, le bruit grinçant du crissement des pneus sur le bitume…

À SUIVRE…

Clotilde

Elle avait encore fait une insomnie.

Cela faisait 11 semaines qu’elle se réveillait systématiquement à 1 heure du matin. Elle était torturée par le souvenir de cette jeune fille ; son visage désespéré. Qu’est-ce que cela pouvait cacher ? A priori, cette jeune fille, Clotilde, avait tout pour être heureuse : une famille aimante, des amis qui l’entouraient, des projets. Et pourtant, depuis ce matin de novembre, plus rien ne semblait assurer la stabilité de sa vie. Il avait suffi d’une journée plus nuageuse que les autres pour que tout se craquèle.

Karine avait entamé un vrai travail d’instigation pour trouver un moyen de l’aider : elle avait décortiqué les pages internet recensant les avis de recherche, envoyé une tonne de messages à ses proches et même fait marcher son réseau à la mairie. Mais ses efforts restaient vains : impossible de retrouver cette jeune fille.

Se sont succédées, dès lors, d’autres nuits d’insomnie, une suite infernale ; et s’il n’y avait que les nuits ?!

Et c’était bien ce qui lui semblait : les nuits, toujours les nuits, hantées par un visage souriant, un souvenir évanescent. Au mystère, à la douleur, au deuil, se succédait l’angoisse : celle d’oublier. Faire de Clotilde le fantôme blanchâtre qu’elle commençait à devenir dans son esprit. Où était-elle ?

Cette nuit-là, elle prit une décision : elle irait la trouver. Où qu’elle soit, elle la trouverait.

Elle abandonna alors tout espoir de dormir et alla dans son bureau. Elle n’alluma pas son ordinateur, à la place, elle prit une feuille de papier et un stylo. Il était temps de faire une liste. Une liste de tout ce qu’elle avait essayé et de tout ce qu’elle n’avait pas tenté et de tout ce qu’elle n’avait même pas envisagé. Elle irait parler à une Madame Irma s’il le fallait.

Elle repensa à l’annonce dans le journal d’une médium : Violette Voyance. C’était sûrement la dernière des solutions. Violette Voyance avait les meilleurs avis Google. Elle composa le numéro de téléphone. « Allô, Violette à votre écoute ! ». À SUIVRE…

J-B.

Elle avait encore fait une insomnie.

Elle se servit le 3ème café de la matinée en se frottant les yeux. Elle pouvait quasiment sentir le sommeil en déborder lorsque son collègue passait la tête dans l’entrebâillement de la porte de la salle de pause. Il l’observa une seconde avant de lui lancer, amusé :

« Je te propose un texte de Molière, à lire et à relire par tes élèves. Ils et elles s’endormiront. Et tu t’endormiras enfin. »

Elle trouva la plaisanterie de mauvais goût. « Café Molière », c’était celui qui se trouvait en face de chez elle. Et franchement, c’était dégueulasse. Comment pouvait-on faire ça ç de pauvres grains de café ? Ils le mélangeaient à de la mort aux rats ou quoi ? Elle soupira et tenta d’évacuer sa mauvaise humeur dans le travail.

« Je vais en cours…

Molière, encore ? Vraiment ?

C’était comme s’il la poursuivait, telle une malédiction. Chaque année de sa scolarité, elle l’avait étudié, elle était allée au lycée Molière… Jusqu’au nom du café qui s’était installé en face. Son copain s’appelait Léandre, ce qui aurait été beaucoup moins pire si elle ne s’appelait pas Célimène. Summum du summum, elle s’était mise à rêver qu’elle avait une servante qui la suivait partout et qui s’appelait Flipotte. Oui, Jean­-Baptise la poursuivait de chez elle à l’école, jusque dans ses rêves.

Pour rire, un jour, Léandre lui avait proposé d’appeler leur chat Molière. Comme diraient ses élèves : « LOL ». Non mais ! Ce main, les élèves étaient particulièrement pénibles. Sophie, l’intello de sa classe semblait au bord du précipice face au chaos des bavardages intempestifs…

Une pensée lui traversa l’esprit… Molière était mort sur scène, et elle ? Allait-elle mourir ici, dans cette classe aux néons fugaces, sur ce lino truffé d’amiante, entouré de Sophie, Scapin et Sganarelle ? Sa vie n’était-elle donc qu’une immense farce ? Son cœur se serra, une douleur fulgurante. Merde, trop de café. Et elle sombra.

La Maison

Elle avait encore fait une insomnie. Et quand c’est comme ça, quand elle ne dort plus… Plus personne ne dormira. Elle fait des petits pas dans le couloir dans un cycle d’aller-retour, non-stop.

Pause.

Elle cherche dans la cuisine… quoi ? À manger ? Un bol ? Peu importe, elle ouvre les portes de placards et les referme encore et encore jusqu’à ce que toute la maisonnée devienne insomniaque.
Et la maison lui répondait. À chaque porte claquée, à chaque armoire ouverte et fermée – toujours avec une espèce de violence contenue -, la maison semblait crier.

Crac, cling, boum, paf, et soudain…

Tout devenait musique à la fois en elle et pour elle. Tout s’ouvrait en une gueule béante prête à l’avaler.

Parfois, il lui semblait même apercevoir du coin de l’œil les meubles bouger d’eux-mêmes, les portes se fermer toutes seules, la vaisselle se jeter au sol dans un ultime acte pour obtenir la paix et dormir (éternellement) enfin. Elle le savait, qu’elle perdait la raison. Elle savait qu’elle avait besoin d’aide. Que rien de tout ça n’était vrai, que le manque de sommeil était en train d’avoir raison d’elle. Mais elle était en guerre. Une guerre fictionnelle, certes, mais une guerre tout de même. La maison ne dormirait pas.

Où étaient cachés les instruments à musique déjà ? Le trombone ? Le xylophone ? Les percussions ? La porte de la salle de jeu était fermée contrairement aux autres. Quelqu’un voulait la narguer, c’était sûr ! Faut-il hurler à gorge déployée dans cette maison pour se faire entendre dans cette maison ?

Ils voulaient jouer aux plus malins, très bien ! Mais elle ne comptait pas rendre les armes ! Elle allait casser la barraque ! De toute façon, il lui manquait déjà une case ! Elle alla prendre à la cave la masse et se mit à détruire méticuleusement le mur du salon. Le placo céda rapidement, trop vite à son goût. Alors elle chercha un adversaire à sa mesure : les murs porteurs. Porteurs, mais de quoi ? On ne pouvait pas dire qu’ils lui portaient chance, elle venait de perdre son emploi.

Elle frappa, encore et encore ; jusqu’à n’en plus pouvoir. Après plusieurs longues minutes, elle s’écroula, se mit à pleurer, pleurer ;  elle ne pouvait plus s’arrêter ; il fallait que ça sorte ; pourquoi le sort s’acharnait-il de cette manière ? Elle n’en pouvait plus. Une seule image la faisait tenir… À SUIVRE !

Le chat

Elle avait encore fait une insomnie.

Cette nuit, comme les autres, le chat avait miaulé aux alentours de minuit, quand les motards à l’extérieur faisaient vrombir le moteur de leur bécane. Ca la fascinait d’une certaine manière, cette façon qu’ils avaient d’appeler à l’aide à coup de moto. Mais voilà, demain, on l’attendait en entretien.

Elle savait qu’elle allait être épuisée le matin venu, mais elle ne pouvait s’empêcher d’écouter et d’écouter encore, s’imaginant les histoire de ces motards. Avaient-ils des familles, des ennemis, des secrets ? Est-ce que le chat leur appartenait ? Était-il le chef à quatre pattes du gang à deux roues ?

Un gang dangereux, lui avait affirmé sa grand-mère. Vraiment ? Un gang avec des motos roses ? Encore une anecdote à raconter lors de son entretien. Soudainement, elle remarqua que « le chef » la fixait intensément.

« Ce chat, c’est le vôtre ? » lui éructa-t-il.

Peu rassurée, elle acquiesça du menton, essayant de se faire la plus petite possible. Si seulement elle pouvait se cacher dans un trou de souris… Ah non, impossible, le chat les a toutes dévorées !

Et soudain, l’impossible se produisit !

« Oh qu’il est mignon ce petit cœur d’amour à son papa ! Mais oui, qui c’est le bel amour à son papa ? » dit le motard d’une voix haut perchée, se dandinant d’un pied à l’autre.

Au lieu d’un dangereux motard, il semblait très doux. Elle décida de lui poser quelques questions pour mieux le connaître. D’abord surpris, il se prit au jeu et décida de se dévoiler. Il avait 40 ans, venait d’arriver dans la région et souhaitait y poser ses valises. Il l’avait remarquée la semaine dernière quand elle rentrait de son footing, elle l’avait intrigué. Le chat n’était qu’un prétexte pour l’aborder et essayer d’apprendre à la connaître.

De l’émotion à la technique du texte, une affaire de sculpture mentale

« Se mettre dans les conditions propices à la plongée dans l’imagination. »
– Christophe C. Künzi –

Voici comment commence l’atelier du 03 mars 2022, intitulé « Combattre la page blanche ». Même si tous les participants, comme les animateurs, ne s’entendent pas toujours sur la notion de combat dans ce contexte, les solutions n’en sont pas moins efficaces !

C’est aussi parce que le format d’atelier permet de sortir de ses sentiers battus, de se propulser hors de sa zone de confort et de jouer avec les mots, et les consignes, que les pages se sont (positivement) noircies ce soir. Les doigts tâchés d’encre, les participants ont proposé des interprétations originales et intéressantes des consignes.

Une première partie, animée par Christophe C. Künzi, s’est focalisée sur la plongée dans l’imagination. C’est en faisant appel aux souvenirs sensoriels que les idées ont émergé. Progressivement, elles se sont posées sur le papier. Premièrement sous forme de nuage de mots, puis de notes courtes, pour se transformer en fragment de texte: un incipit.

Ce mot magique que nous n’avons que trop étudié, mais dont nous ne comprenons pas tous la magie, a été exploré dans ce premier atelier, et de bien des façons. Car, et c’est là l’intérêt du combat, ou tout du moins de l’opposition : en apportant un contrepoids à cette floraison de mots avec des incisions techniques et analytiques, Stéphane Paccaud a su permettre une forme complémentaire d’expérimentation : celle de la voix.


« Je suis ce narrateur, et celui-là également. »
– Stéphane Paccaud –

Si le sens reçoit, la voix produit. C’est donc une boucle qui s’est formée entre les deux parties de cet atelier. Dans la première, les sens se souviennent, captent et reçoivent des informations, et dans la seconde ces perceptions se transforment pour être partagées et devenir objet. Un objet avec lequel on joue, mais aussi un objet que l’on regarde et que l’on pose face aux autres. Qu’est-il donc ? Un reflet ? Un opposant ? Un complément ? Que fait ce texte ? Qu’en faire ?

Ce qu’ils en ont fait ? Ils l’ont analysé, ont trouvé ses richesses dans les détails qui semblent les plus banals, et, ainsi, ont permis à ce fragment de devenir un incipit chargé de tout ce qui fait de lui ce qu’il est, et que nous ne savons pas saisir à l’étude, mais seulement à la lecture. Car ce qui permet d’être percuté par le texte, ce n’est pas l’analyse, mais bien les sens. Et ce soir, nous avons rencontré une méthode pour les déployer.


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